La question migratoire et protestation : Cas de Zarzis

Par Khaled Tabbabi. Après avoir consacré son mémoire de master sur la migration non réglementaire après la révolution tunisienne jusqu’à 2017, Khaled Tabbabi, doctorant en sociologie, mène désormais des recherches dans le domaine de la sociologie politique. Sa thèse de doctorat traite les mouvements des protestations et mutations de l’action syndicale dans les régions du Bassin Minier entre 2011 – 2020. Khaled Tabbabi est également chercheur pour le Forum Tunisien pour les Droit Economiques et Sociaux (FTDES).

Le 21 septembre 2022, une petite embarcation plastique de 5 mètres surface, qui avait à son bord 17 migrant.es, a quitté les côtes de Zarzis pour rejoindre la rive Nord de Méditerranée.

Vu les politiques migratoires répressives, l’isolation de frontières et l’approche de la sécurisation, le petit bateau a fait naufrage et le drame est survenu. « Les cadavres flottants vs. les âmes errants ».[1] Au cours de ce contexte de la douleur, les mouvements contestataires se forment pour mettre en évidence l’incompétence de l’Etat tunisien et ses politiques migratoires inhumaines.[2]

Les politiques migratoires : Conflit entre le « nous » vs. le « eux »

 « La mer c’est la liberté. Aujourd’hui nous sommes emprisonnés à même l’eau. »[3]

Au cours des années 1990, dans le contexte de l’expansion du néolibéralisme contemporaine, de la chute de l’Union Soviétique et de Mur de Berlin, et de l’entrée effective de la Tunisie dans le programme de réformes structurelles[4] orchestré par la Banque Mondial et le Fonds Monétaire International, par l’imposition d’un visa Schengen, la migration est devenue un privilège et plus un droit. Alors, depuis les années 1990, la Méditerranée devient un « cimetière marin » ce qui provoque la lutte contre les politiques migratoires européennes et nationales qui construisent les murs de séparation. Des voix militantes se sont élevées pour défendre la liberté de circulation.

Dans ce contexte, la dualité « nous » vs. « eux » s’instaure. Le « nous », les victimes des politiques migratoires, les victimes de l’expansion de l’impérialisme, et « eux », les créateur.ices d’une politique illégitime et inhumaine. Une politique qui correspond parfaitement à l’aspect raciste de l’impérialisme. C’est « nous », les pauvres du monde qui cherchons de meilleures opportunités, c’est « eux », l’Union européenne et les pays autoritaires du Sud, qui répriment la liberté de circulation. C’est ici que le conflit entre les deux classes opposées cristallise. Et ce conflit n’est qu’un dynamisme historique comme Marx et Engels disent dans leur manifeste du parti communiste : « l’histoire de toute société jusqu’à nos jours n’a été que l’histoire de luttes de classes ». En d’autres termes, « nous », la classe des immigré.es pauvres en situation non réglementaire, et « eux », la classe dirigeante et capitaliste qui s’empresse de fermer et isoler les frontières.

Les mouvements des protestations

De même ce que Zarzis a vécu depuis le lendemain de 21 septembre 2022 n’est qu’une lutte contre les politiques qui incriminent le droit à la liberté de circulation – ces politiques qui participent à la noyade des vies humaines. Les familles de disparu.es incombent la responsabilité à l’État tunisien. Cet État qui est complice avec les décisions italiennes et européennes droites. Ces mesures prennent une approche raciste qui empêche la liberté de mouvement défie par l’article 13 de la déclaration universelle des droits de l’homme.[5]

Tout d’abord, les mouvements de protestation à Zarzis se sont déclenchés d’une manière spontanée. Là où certain.nes jeunes et les familles de disparu.es se dirigent vers les sièges des autorités locales pour demander leur intervention à la quête. Mais depuis le 25 septembre l’Association de Pêcheur pour le Développement et Environnement est intervenu pour encadrer et organiser les protestations. Pour retrouver les personnes disparues, l’association a organisé des sorties en mer volontaires, autofinancées et avec leurs propres bateaux.

Source : Felice Rosa

La quête et les mouvements se sont poursuivis jusqu’à ce qu’un cadavre est repéré sur une plage de Djerba. Le test ADN confirme qu’il s’agit de Malek qui a pris le bateau le 21 septembre.

Depuis que les autorités tunisiennes ont enterrent deux corps retrouvées par des pêcheurs le 26 septembre au cimetière « Jardin d’Afrique » à Zarzis[6], sans procéder à une analyse ADN, les mouvements des protestations locaux se sont intensifiés à Zarzis. Dans ce contexte, la divorce entre les manifestant.es et les autorités tunisiennes loyales aux politiques migratoires européennes a eu lieu. Le dynamisme se propagent grâce à l’intégration de l’Union Générale Tunisienne du Travail (UGTT) (bureau local de Zarzis) le 18 octobre[7]. De plus, le Forum Tunisien pour les Droits Economiques et Sociaux (FTDES) a lancé des protestations à l’Avenu Habib Bourguiba, la route principale de Tunis. De l’autre côté les immigré.es d’origine Zarzien ont organisé des mouvements à Genève devant le siège des Nations Unies le 01 décembre 2022[8] et ils.elles organisent également plusieurs des mouvements à Paris.

En général la société civile s’est engagée dans ce mouvement : des employé.es, des agriculteurs, des pêcheurs, des activistes, des syndicats, des chômeurs.ses, des hommes et des femmes. Ce mouvement a été supporté par plusieurs associations et organisations nationales non gouvernementales qui incombent la responsabilité aux autorités tunisiennes et aux mesures répressives européennes.

Dans ce sens les acteurs sociaux et les militant.es retracent les limites et la signification de ce mouvement social en le donnant un véritable sens. Ils.elles créent l’identité collective le ‘nous’, exclus victimes de politiques migratoires, le ‘vous’, les créateur.ices de la catastrophe humaine au sein de la Méditerranée. Cela nous rappelle la citation de Georges Orwell dans son célèbre roman « La ferme des animaux » quand le monstre d’Angleterre se rebelle contre l’Homme oppresseur : « Tous les hommes sont des ennemis. Les animaux entre eux sont tous camarades ». D’après cette vision, le mouvement comporte plusieurs acteurs visibles dans la rue ou sur les réseaux sociaux tels que l’Association Pêcheur et d’autres invisibles qui sont les gens ordinaires. Ce mouvement a réussi à construire une signification et à identifier l’ennemi en prenant une portée universelle. Quel est le rôle de l’autorité politique tunisienne ?

La réponse de l’État : la dualité de l’absence et de la présence

Le 15 octobre 2022, au siège de l’UGTT (locale Zarzis), l’un des pères disparus de son fils a déclaré à Chamseddine Bourassin, président de l’Association de Pêcheur :

« Tu es le président, Chamseddine… Tu es le président… Tu es le président. »

Dans le même contexte, l’un des pères disparus a raconté son fils a l’Association de Pêcheur :

« Je n’ai plus personne… sauf Dieu et vous. »

Ces deux témoignages révèlent l’absence et l’incompétence de l’État. En effet, il n’a pu ni répondre aux signes humains ni défier les politiques migratoires européennes répressives ni rechercher sérieusement les vies humaines en Méditerranée. Là où la garde nationale était très lente dans l’opération de recherche des corps qui sont retrouvés par les marins.

À ce moment, l’État de Kais Saied cherche une trêve pour gagner le temps puisque, premièrement, la Tunisie va abriter le sommet de la francophonie à Djerba, seulement 45 kilomètres de Zarzis, le 19 et 20 novembre 2022. Et deuxièmement, les élections législatives qui a eu lieu le 17 décembre 2022. Le gouvernement du Kais Saied utilise la politique de temps, « l’attente s’avère en effet de plus en plus une affaire de bricolage, d’improvisation et de style, qui se tisse dans les face à face et les interactions quotidiennes entre le délégué et ses administrés. »[9] Les autorités locales et régionales et nationales cherchent à calmer la colère des citoyen.nes « par un art de les faire patienter. »[10]

Les citoyen.nes de Zarzis ont ressenti l’absence de l’État et son incapacité à résoudre les problèmes et les problèmes de la migration, alors que les sentiments d’injustice et de privation s’intensifient. Ainsi, la communauté de Zarzis s’est appuyée sur ses propres capacités lors de la recherche des disparu.es, et cette dépendance a deux significations :

Premièrement, les formes de solidarité dans la communauté locale au Zarzis sont une habitude culturelle historique. En 1907, Zarzis vécut un événement douloureux qu’on appela « l’année de bateau » „[11]عام القارب“ (Aam gareb), représenté par l’explosion accidentelle d’un bateau qui tue 37 personnes, blessa 19 pêcheurs et brûla 20 bateaux. Au cours de cet incident, des formes de solidarité ont émergé avec les familles des mort.es et des blessé.es. La solidarité est présente dans la communauté locale et la profondeur culturelle et est basée sur la parenté et les réseaux sociaux locaux. La solidarité à Zarzis est devenue une norme sociétale, comme Chamssedine Bourassine dit :

« A Zarzis, nous ne pouvons pas être loin de cette tragédie, car nous avons des coutumes et des traditions ».[12]

Dans le même sens dit Majid, le secrétaire général de l’Association de Pécheur pour le Développement et Environnement

« A Zarzis ont dit toujours : ‘Peur Aakara’ »[13]

La mémoire collective a joué un rôle important dans le processus de solidarité, « par analogie seulement, et par rapport à la conscience individuelle et sa mémoire, qui l’on tient la mémoire collective pour un recueil des traces laissées par les événements qui ont affecté le cours de l’histoire des groupes concernées et qu’on lui reconnait de mettre en scène ces souvenirs communs à l’occasion de fêtes, de rites, de célébrations collectives… »[14] Et la mémoire collective « d’une communauté, d’une période de son histoire, ou d’un événement concert consiste dans l’ensemble des représentations majoritairement partagées par ceux qui créent cette histoire : des individus et des groupes. »[15]

Deuxièmement, cette autonomie trouve ses explications dans l’absence, la faiblesse et l’impuissance de l’État.

Cependant, en échange de cela, les citoyen.nes ont ressenti la présence et la force de l’État à travers la répression, les grenades lacrymogènes et certaines arrestations. Pendant les jours du Sommet de la Francophonie à Djerba, les 19 et 20 novembre 2022, les habitant.es de Zarzis ont organisé une marche de protestation vers l’île de Djerba, mais ils.elles ont été accueillis par des hordes de policiers, où des gaz lacrymogènes ont été tirés, des corps ont été battus avec des bâtons de sécurité et des manifestant.es ont été arrêtés. Alors « l’État est cette communauté humaine, qui à l’intérieur d’un territoire déterminé… revendique pour elle-même et parvient à imposer le monopole de la violence physique légitime ».[16]

L’État, qui était absent des approches des droits de l’homme et du développement, était fortement présent à travers les inégalités sociales et en enterrant des vies humaines sans dignité. Le gouvernement du président Kais Saied a établi « la futilité de l’enterrement et un état de mépris ».

Source : Felice Rosa

Conclusion

Le populisme tunisien n’a pas réussi à résoudre les problèmes sociaux et nationaux, et il est resté le « gardien de but » de l’Union européenne, qui parie sur l’isolement des frontières, qui a fait de la Méditerranée un « cimetière aquatique ». Dans cette condition douloureuse, les mouvements de protestation se sont intensifiés avec des enjeux migratoires, et cette lutte n’est pas isolée de la lutte des antagonistes : les pauvres et les misérables du monde, et l’impérialisme inhumain. Cette prise de conscience n’est pas perdue pour la communauté marine de Zarzis : « Au-delà de la petite ville de Zarzis et de ses plages où se côtoient hôtels de luxe, corps de naufragés et pêcheurs en lutte, les pêcheurs se souviennent de l’importance de la justice migratoire et environnementale. »[17]

Dans le contexte de douleur, le président populiste, Kais Saied, a continué à s’appuyer sur une structure rhétorique émotionnelle incapable d’aborder la crise migratoire. Cela dépend des signifiants vides ou flottants.[18]

Si les mêmes approches et politiques demeurent, les sociétés du sud continueront à vivre de la réalité d’histoires tragiques et humaines, car le nombre de bateaux coulés chargés de vies humaines augmentera. Par conséquent, nous soulignons la nécessité de revoir les politiques migratoires et de renforcer les réseaux entre les forces sociales qui luttent pour la liberté, tant au niveau local que mondial, afin de faire face à la domination impérialiste.

 

Notes de bas de page

[1] Khaled Tabbabi, „Floating bodies and drifting souls: The absurdity of burial and the State of contempt (The tragedy of the Zarzis peninsula)“, Translated by Hajer Araissia, FTDES, 2022. Lien : https://ftdes.net/ar/zarzis-3/?fbclid=IwAR3BB2d9iqYll3Kp87fkMjfCCgPWJuC4T1kx4L6cwagoB0QykgrSZmDPMrk.

[2] Voir aussi l’article « Zarzis wants the truth! ». Civil MRCC, „Echoes. Issue 3, November 2022“, 2022. Lien : https://civilmrcc.eu/echoes-from-the-central-mediterranean/echoes3-nov2022/.

[3] Sophie-Anne Bisiaux, Marco Jonville, „Des pêcheurs pris dans un étau“, FTDES, Le 06/12/2019.

[4] La Tunisie a ratifié le programme de réformes structurelles en 1986, mais l’application proprement dite a commencé début les années 1990.

[5] L’article 13 de la déclaration universelle des droits de l’homme dit : « 1. Toute personne a le droit de circuler librement et de choisir sa résidence à l’intérieur d’un État. 2. Toute personne a le droit de quitter tout pays, y compris le sien, et de revenir dans son pays. »

[6] Le « Jardin de l’Afrique » est un cimetière qui accueille des personnes en mouvement inconnues et mortes sur le chemin de l’Europe.

[7] La date de grève général au Zarzis.

[8] https://www.alaraby.co.uk/society/%D9%85%D8%BA%D8%AA%D8%B1%D8%A8%D9%88%D9%86-%D8%AA%D9%88%D9%86%D8%B3%D9%8A%D9%88%D9%86-%D8%A3%D9%85%D8%A7%D9%85-%D9%85%D9%82%D8%B1-%D8%A7%D9%84%D8%A3%D9%85%D9%85-%D8%A7%D9%84%D9%85%D8%AA%D8%AD%D8%AF%D8%A9-%D8%AA%D8%AF%D9%88%D9%8A%D9%84-%D9%82%D8%B6%D9%8A%D8%A9-%D8%BA%D8%B1%D9%82-%D9%85%D8%B1%D9%83%D8%A8-%D8%AC%D8%B1%D8%AC%D9%8A%D8%B3. (En Arabe)

[9] Hamza Meddeb, „L’attente comme mode de gouvernement en Tunisie“, In L’Etat d’injustice au Maghreb, Maroc et Tunisie, Karthala, Paris, 2015, p 366.

[10] Ibid.

[11] Salem Labeidh, “ Histoire de la presqu’ile de Zarzis : depuis l’époque anciens à la fin de l’occupation française“, Imprimerie Générale, Tunis, 2001, p 170. (En Arabe)

[12] Entretien avec Chamssedine : Président de l’Association de Pécheur pour le Développement et Environnement.

[13] Aakara (عكّارة) : C’est la tribu historique et quantitativement importante de Zarzis. Peur Aakara : c’est un exemple populaire local qui signifie : les peuples de Zarzis n’aiment pas le mal entre eux, alors c’est la solidarité entre les Zarzisien.

Entretien avec Majid : Le secrétaire général de l’Association de Pécheur pour le Développement et Environnement.

[14] Jeffrey Andrew Barash, „Qu’est-ce que la mémoire collective ?Réflexions sur l’interprétation de la mémoire chez Paul Ricoeur“, Revue de métaphysique et de morale, Presses Universitaire de France, vol 2, n0 50, 2006, p 189.

[15] José Vida-Beneyto, „La construction de la mémoire collective : Du franquisme à la démocratie“, Revue Diogène, Presses Universitaires de France, vol 1, n0 201, 2003, p 17.

[16] Marian Eabrasu, „Les Etats de la définition wébérienne de l’Etat“, Raisons politiques, vol 1, n0 45, 2012.

[17] Sophie-Anne Bisiaux, Marco Jonville, „Des pêcheurs pris dans un étau“, FTDES, Le 06/12/2019.

[18] Ridha Boukraa, „Populisme et crise de la démocratie“, In Ecrire l’histoire sociale de la sociologie en Tunisie, Sous la direction de : Hamdi Ounaina, Med Ali Edition, Sfax, Tunisie, 2021, p 259.

 

Nous remercions chaleureusement Felice Rosa pour l’utilisation des photos.

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