L’Organisation Internationale pour les Migrations (OIM)

Inken Bartels, juillet 2021

Généralités et principales caractéristiques

L’Organisation internationale pour les migrations (OIM) est une organisation internationale dont l’histoire est marquée par une expansion à l’échelle mondiale et une influence croissante sur la conception et la mise en œuvre des politiques migratoires internationales. Elle a été fondée en 1951 par les États-Unis et les États d’Europe occidentale, afin d’apporter un soutien logistique à la réinstallation des personnes déplacées après la Seconde Guerre mondiale. À la fin du XXe siècle, cependant, l’OIM avait élargi sa mission et la portée de ses activités. Aujourd’hui, avec 173 États membres à travers le monde, l’organisation basée à Genève ne joue pas seulement un rôle déterminant dans l’élaboration et la diffusion du concept de gestion des migrations; elle supervise également sa mise en œuvre dans le monde entier. Les projets sont essentiellement axés sur les pays du Sud, mais financés par des États du Nord. Après des décennies d’indépendance institutionnelle, l’OIM a intégré le système des Nations unies (ONU) en 2016 en tant qu' »organisation affiliée ».

Economie et gouvernance

L’OIM a été fondée en 1951 par les États-Unis et ses alliés occidentaux sous le nom de Comité intergouvernemental provisoire pour les mouvements migratoires d’Europe (PICMME). L’objectif de l’organisation était de satisfaire les intérêts géostratégiques des alliés, et de contrebalancer ainsi les activités de l’Agence des Nations Unies pour les réfugiés (HCR), dont le travail humanitaire était considéré comme trop neutre par les États occidentaux pendant la guerre froide (voir Georgi, 2019). Le PICMME avait pour vocation première d’aider les États membres à gérer la logistique et le transport des personnes déplacées dans l’Europe d’après-guerre. Au cours des décennies suivantes, l’organisation a réorienté sa mission à plusieurs reprises et a élargi son champ d’action géographique. Elle a été rebaptisée quatre fois jusqu’en 1989, date à laquelle elle est devenue l’Organisation internationale pour les migrations, une institution permanente extérieure au système des Nations Unies et dotée d’un mandat mondial. En tant qu’organisation internationale indépendante, elle n’est donc redevable que devant ses 173 États membres (en juillet 2021). Bien que l’OIM ait rejoint l’ONU en 2016 en tant qu' »institution affiliée », son travail ne repose sur aucun cadre juridique ou normatif international (par exemple, le travail du HCR est défini par la Convention de Genève). Ainsi, l’OIM n’a pas de mandat formel de protection internationale, et sa constitution ne fait pas référence aux droits fondamentaux des personnes migrantes (voir Pécoud, 2018). Malgré tout, l’OIM a été chargée par ses membres d’élaborer et de mettre en œuvre le « Pacte mondial pour des migrations sûres, ordonnées et régulières » en 2017.

En tant que prestataire de services de gestion des migrations, le financement de l’OIM est décentralisé, l’organisation garantissant ses ressources principalement par l’acquisition de fonds sur la base de projets. Les directives principales et les orientations politiques sont définies au siège de l’OIM à Genève. Cependant, l’organisation fonctionne avec un système de bureaux nationaux implantés dans le monde entier, qui non seulement mettent en œuvre les décisions prises à Genève, mais coordonnent également les projets aux niveaux national et local tout en acquérant les fonds nécessaires. Le financement par projet signifie que les bureaux nationaux sont constamment occupés à étendre leurs activités et à développer de nouveaux projets, afin d’obtenir les ressources financières nécessaires au fonctionnement de chaque bureau. Les projets de l’OIM sont majoritairement financés par les Etats-Unis et les Etats membres de l’Union européenne (UE), ou par leurs agences de développement respectives actives sur le terrain. L’UE fournit également un financement direct toujours plus important, dans le cadre de vastes programmes de subventions.

Dans le sillage des politiques néolibérales et de la restructuration économique des années 1990, l’OIM, qui jusque-là était une petite organisation exclusivement composée d’États membres du Nord, est devenue la plus importante organisation gestionnaire des migrations au niveau mondial. Sa croissance se poursuit, et se traduit par l’augmentation du nombre de ses membres, de ses bureaux nationaux et de ses projets, et l’ampleur de ses financements reflète l’expansion mondiale de l’organisation au cours des dernières décennies. Aujourd’hui, l’OIM se présente comme « l’agence des migrations », agissant comme un producteur majeur et une source importante d’informations, de données, de conseils et d’assistance technique pour ses États membres, et d’autres acteurs. Son objectif déclaré est de contribuer à « une gestion ordonnée et humaine des migrations ». Depuis les années 1990, l’OIM a joué un rôle déterminant dans le développement de ce concept sur le plan programmatique, ainsi que pour sa diffusion sur le plan discursif et sa mise en œuvre dans la pratique (voir Georgi, 2019). Elle agit non seulement comme un groupe de réflexion sur les nouvelles politiques migratoires, mais propose également aux États une gamme de services concrets pour les mettre en œuvre sur le terrain. Ce faisant, l’OIM présente ses projets comme des services particulièrement (rentables) efficaces, professionnels et flexibles. L’organisation incarne ainsi une politique néolibérale de gestion des migrations internationales, fondée sur la maxime selon laquelle une migration bien régulée contribue au bien-être des États et des migrant·es.

Le bureau de l’OIM au Maroc est situé dans un quartier aisé, entre des ambassades. Les migrant·es eux-mêmes y sont rarement vu·es. Photo : Inken Bartels

Au tournant du millénaire, l’OIM s’est imposée comme un acteur central des politiques migratoires internationales. Depuis lors, elle a simultanément coopéré et rivalisé avec d’autres Organisations Internationales (OI), telles que le HCR, l’Organisation internationale du travail (OIT) ou le Centre International pour le Développement des Politiques Migratoires (ICMPD), pour acquérir une influence mondiale et des financements internationaux. En outre, l’OIM est également devenue un partenaire majeur de coopération pour les projets de gestion des migrations en Afrique, en Asie et en Europe de l’Est, notamment en déployant des interventions humanitaires tandis que de plus en plus de populations sont déplacées, en raison de catastrophes environnementales et de l’aggravation des conditions climatiques. Dans ce rôle, l’OIM est souvent responsable de la distribution des fonds internationaux aux organisations non gouvernementales (ONG) locales. Dans de nombreux pays du Sud, l’OIM coordonne les activités de divers acteurs gouvernementaux et non gouvernementaux liées à la migration, et forme leur personnel à la prise en charge des migrant·es vulnérables, des victimes de la traite des êtres humains ou des personnes rapatriées. Grâce à son expertise internationale en matière de migration, l’OIM définit des discours, des normes mondiales et des connaissances pratiques qui sont souvent perçus comme impartiaux et objectifs, encourageant les États d’origine et de transit à coopérer dans les projets de migration et de contrôle des frontières. Ces activités permettent à l’OIM de rallier le soutien des États – et particulièrement des Etats faibles – du Sud à ses politiques et programmes de gestion des migrations, tout en respectant formellement leur souveraineté. Ce faisant, elle offre à ses puissants États membres un instrument « doux  » pour aligner les politiques migratoires des pays du Sud sur leurs intérêts (voir Geiger et Pécoud, 2014). L’objectif sous-jacent est de mener ces gouvernements à appréhender les migrations comme étant leur propre problème, et de les encourager à assumer la responsabilité de leur contrôle.

Les mouvements migratoires

Selon le site Internet de l’OIM, les activités de l’organisation sont axées sur les mouvements migratoires « dans toute leur diversité et leur complexité ». L’OIM soutient les personnes migrant·es « dans le besoin », notamment sous forme d’aide humanitaire. Les groupes cibles de l’OIM, appelés bénéficiaires, comprennent explicitement les personnes déplacées dans leur propre pays, les rapatrié·es et les victimes de la traite des êtres humains, tandis que les réfugié·es et les demandeur·euses d’asile ne font pas partie de son champ d’action, car ils et elles sont explicitement pris·es en charge par les activités du HCR.

L’OIM n’a cessé d’élargir sa liste de prétendu·es bénéficiaires en réponse à l’évolution des défis politiques. Au début des années 2000, par exemple, l’organisation a ajouté les « victimes de la traite » en Europe de l’Est à la liste des catégories qui influencent l’élaboration de ses politiques et de ses projets, délimitant ainsi une nouvelle sphère d’action et d’influence non couverte par le mandat du HCR.

En Afrique du Nord, l’OIM a également commencé à s’adresser aux jeunes marginalisé·es dans les régions dites à haut risque d’émigration, par le biais de campagnes d’information destinées à les sensibiliser aux dangers de la migration  » irrégulière  » et de la traite des êtres humains. En utilisant des médiums variés tels que des festivals de musique, des ateliers de théâtre ou des projets de films dans les régions à forte émigration, l’OIM offre aux jeunes l’opportunité de s’informer sur la migration, et sur les alternatives au départ de leur pays d’origine. L’objectif de l’organisation est d’informer les émigrant·es potentiel·les sur les dangers de la migration « irrégulière », afin qu’ils et elles puissent prendre des « décisions éclairées ». En outre, l’OIM travaille de plus en plus avec des personnes ayant le statut de modèle dans ces sociétés, afin de mettre en évidence les options et les perspectives qui s’offrent aux gens « chez eux ». Les campagnes d’information de l’OIM sont donc basées sur l’hypothèse selon laquelle une meilleure connaissance des dangers de la migration « irrégulière » découragera les jeunes de faire la traversée vers l’Europe. En intégrant ce groupe cible et en mettant en œuvre de plus en plus de projets sociaux et éducatifs pour les groupes marginalisés dans leurs pays d’origine respectifs, le mandat de l’OIM va désormais au-delà de la gestion des migrations au sens classique du terme. 

Ces exemples démontrent l’étendue et la diversité des groupes ciblés par les activités de l’organisation. Cette flexibilité permet à l’OIM d’adapter ses projets à des contextes spécifiques, et d’harmoniser les différents intérêts à prendre en compte lors de la mise en œuvre d’un projet. Ce faisant, les groupes identifiés par l’OIM et ses bailleurs de fonds dans les lignes directrices de chaque projet constituent la base de la sélection des bénéficiaires d’un projet. En outre, l’alignement de ses définitions des groupes cibles sur les stratégies de ses bailleurs aide l’OIM à se positionner comme un prestataire de services plus flexible que les autres agences de mise en œuvre des Nations Unies, qui sont plus bureaucratiques.

Les projets de l’UE

Pour l’UE et ses États membres, l’OIM est un partenaire-clé de coopération, un prestataire de services fiable et digne de confiance, capable d’établir et de maintenir des relations stables avec les États dans lesquels des projets doivent être mis en œuvre (voir Korneev, 2014). Du point de vue de l’UE, la coopération avec l’OIM est particulièrement intéressante car l’organisation opère dans les États du Sud en tant qu’acteur apparemment neutre et indépendant. Du point de vue de ces États, la collaboration avec l’OIM permet d’accéder à des financements, de renforcer la coopération internationale et de mettre en application des normes sans avoir à négocier et à coopérer directement avec l’UE. Cependant, l’OIM est plus qu’un simple forum ou un instrument d’États puissants. Sur le plan international, elle dispose d’une autorité politique et discursive qui stimule la demande de recours à ses services, tout en s’impliquant de manière proactive dans la diffusion de ses projets (de contrôle) des migrations.

En d’autres termes, l’OIM joue un rôle crucial dans l’externalisation du contrôle européen des migrations. Bien que l’organisation ne soit pas directement impliquée dans la militarisation des frontières extérieures de l’Europe – contrairement à l’Agence européenne de contrôle et de gestion des frontières extérieures (Frontex), par exemple – elle agit en tant que partenaire de coopération central et agence d’exécution des projets européens de contrôle des migrations et des frontières, en encourageant les États non européens à s’informer sur sa mission globale et ses pratiques concrètes de gestion des migrations, et à les adopter de manière prospective (voir Andrijasevic et Walters, 2010). Cette stratégie « douce » d’externalisation prend diverses formes, telles que le transfert de connaissances et d’informations, des formations pour le personnel de sécurité, les fonctionnaires gouvernementaux et les représentants d’ONG, etc.

En Afrique du Nord, par exemple, l’OIM a ouvert des bureaux dans la plupart des capitales des États au début des années 2000, bâtissant sa réputation principalement par son soutien logistique aux programmes de « retour volontaire », et en menant des campagnes d’information. Mais avec les bouleversements politiques de 2011, elle est devenue un organe consultatif de premier plan, offrant des conseils à de nombreux États d’Afrique du Nord pour l’adoption de nouvelles politiques migratoires nationales.

Le « Fonds fiduciaire d’urgence de l’UE pour l’Afrique » (EUTF), créé lors du sommet sur la migration de La Valette en 2015, a récemment renforcé le mandat de l’OIM au-delà des frontières extérieures de l’Europe. S’appuyant sur un nouveau discours visant à « combattre les principales causes » de la migration, l’UE tente de s’attaquer en Afrique au « mal de la migration transfrontalière non réglementée […] à la racine  » (Kipp et Koch 2018, p. 18, traduction de l’auteur). Un tiers des fonds EUTF autrefois destinés à des fins de développement sont alloués à des organisations internationales, en premier lieu les grandes agences onusiennes qui travaillent dans le domaine des politiques migratoires et des réfugié·es (voir Bartels, 2018). L’OIM a reçu près de 375 millions d’euros de l’EUTF (en août 2018).

La moitié de l’argent de l’EUTF destiné à l’Afrique du Nord est perçu par l’OIM. Une grande partie de cet argent doit être utilisée pour mettre en œuvre des projets en Libye visant à « renforcer la protection internationale et à intensifier l’assistance, y compris sa dimension humanitaire ». Plus précisément, l’argent sera utilisé pour améliorer la gestion locale des migrations, et créer un accès à des « centres de protection et d’assistance » pour les migrant·es. Dans ces centres, les migrant·es seront classé·es en différents groupes selon des critères humanitaires, économiques et sécuritaires, qui déterminent leur accès futur aux droits, aux services et aux possibilités de mobilité. 

Certaines voix en Europe avaient fait pression pour faire de la Libye un pays (plus) sûr pour les migrant·es, bien avant le tollé provoqué par la révélation  en décembre 2017 des conditions de vie proches de l’esclavage dans les camps libyens. Si les débats politiques ont d’abord été dominés par l’indignation face aux conditions épouvantables dans ces camps, les gouvernements européens ont néanmoins conservé leurs intentions de renvoyer en Libye les personnes secourues en Méditerranée et d’y externaliser les procédures d’asile dans un futur proche. Cette idée n’est pas nouvelle : depuis le début des années 2000, des politicien·nes européen·nes ont proposé de créer des camps de réfugié·es en Afrique du Nord, appelés centres de traitement de transit ou zones de protection régionales. Jusqu’à présent, ces projets ne se sont pas concrétisés, principalement en raison du refus persistant des États d’Afrique du Nord de permettre la construction de tels centres de transit, de protection ou d’asile sur leur territoire. Les fonds EUTF sont désormais renforcés et centralisés vers la création de tels lieux le long des principales routes migratoires, au nom de la protection internationale et de l’aide humanitaire. Ces lieux doivent être mis en place rapidement, principalement par les OI déjà actives dans les régions, sans consulter davantage les États africains. L’OIM a acquis une grande expérience dans la gestion des camps et de leur logistique en Tunisie et au Niger, excellant notamment dans ses services de conseil sur les programmes de « retour volontaire ». Il reste à voir dans quelle mesure le nombre croissant de « centres de protection et d’assistance », et la fourniture d’une assistance humanitaire par les OI le long des routes migratoires, conduiront à la désignation des pays de transit d’Afrique du Nord comme « pays tiers sûrs ». En revanche, on peut être sûr que l’OIM sera en mesure d’assurer, de renforcer et d’étendre sa présence active grâce aux près de 90 millions d’euros qu’elle reçoit de l’EUTF pour ses projets en Afrique du Nord (voir Bartels, 2018).

Le rôle des ONG

Les ONG coopèrent tout en étant en concurrence avec l’OIM. En tant qu’OI, celle-ci est capable d’absorber de grandes quantités de financement. Du point de vue des pays donateurs, il est souvent plus pratique de financer un grand programme de l’OIM que de se donner la peine de répartir les fonds entre de nombreux petits projets mis en œuvre par des ONG. En tant que coordinateur des grands programmes de gestion des migrations, l’OIM redistribue les fonds aux ONG opérant en tant que partenaires locaux de mise en œuvre.

Cependant, particulièrement pour les projets humanitaires, l’OIM est en concurrence directe avec les ONG transnationales pour obtenir des financements internationaux. Alors que les ONG doivent prouver leur expertise, les bailleurs connaissent souvent déjà le travail de l’OIM, après une coopération antérieure dans d’autres pays ou via d’autres projets.

Quelles motivations économiques ? Au profit de qui ?

Le travail de l’OIM sur le terrain entre souvent en contradiction avec l’argument utilisé par l’organisation pour justifier et promouvoir ses activités de gestion des migrations, à savoir qu’elles profitent aux Etats d’origine et d’accueil ainsi qu’aux migrant·es.

Les premiers à en bénéficier sont les États du Nord, qui peuvent  » sous-traiter  » à l’OIM leurs ambitions en matière de contrôle des migrations internationales sans s’attirer les critiques de l’opinion publique. Ils font la promotion des services de gestion des migrations de l’OIM, qui visent à soumettre les migrations « irrégulières » à un contrôle étatique efficace dans le monde entier, de préférence sans provoquer trop d’agitation, de critiques ou de décès. En Afrique du Nord, les projets de l’OIM s’appuient sur des connaissances spécialisées et des méthodes participatives innovantes impliquant des (potentielles) personnes migrantes, afin de contrôler les mouvements migratoires non désirés. L’objectif de ces projets est de stabiliser le régime frontalier européen en crise, et de lui offrir un nouveau cadre normatif et une nouvelle légitimité. À long terme, les projets de l’organisation reproduisent donc la répartition inégale des possibilités de mobilité sans recourir directement à la violence physique et/ou aux moyens de répression manifestes qui sont, en quelque sorte, la condition de leur mise en œuvre effective. En fournissant une aide humanitaire et en menant des campagnes de sensibilisation pour prévenir la migration, les projets de l’OIM compensent également la violence du contrôle de la migration, et normalisent ses formes plus visibles exercées aux frontières extérieures de l’Europe (voir Bartels, 2021).

Les Etats d’origine et de transit savent également comment utiliser les projets de l’OIM à leur avantage. Ces États apportent leurs propres stratégies et intérêts à la table des négociations avec l’OIM. Loin d’être des bénéficiaires passifs des services de l’OIM, ils soutiennent activement la mise en œuvre des programmes pour leurs propres bénéfices, qui peuvent inclure des gains financiers, des contacts et une coopération internationale, ou des connaissances spécialisées.

Enfin, l’OIM poursuit également ses intérêts – l’auto-préservation et l’expansion, par exemple – vis-à-vis des États. (Il est toutefois plus facile d’y parvenir vis-à-vis des États du Sud que de leurs bailleurs du Nord). En produisant et en diffusant des connaissances de manière proactive, par exemple, l’OIM est en mesure de créer une réalité ou un « problème » particulier dans les discours politiques et médiatiques internationaux, qui appellent alors à mettre en place des actions spécifiques que l’OIM peut implanter. Parce qu’elle est largement perçue comme un expert impartial, celle-ci peut en effet promouvoir une vision dominante de la migration et de sa « gestion appropriée », tout en créant ou en maintenant une demande de recours à ses propres services.

Qui est perdant·e, et de quelle manière ?

Les principaux perdant·es des projets de l’OIM semblent être les personnes migrantes, dont les droits humains sont ignorés ou violés. L’une des actions menées par l’OIM dans le cadre de ses projets humanitaires et de ses programmes de soutien aux « retours volontaires » consiste à catégoriser et à regrouper les mouvements migratoires dans les pays de transit. Elle filtre les migrant·es sur la base de catégories flexibles, réorientant ainsi leurs options de mobilité avant même qu’ils aient la possibilité de demander l’asile en Europe. De cette façon, le travail de l’OIM sur le terrain crée de nouvelles formes d’inclusion différenciée basées non pas sur des droits politiques, mais sur des critères humanitaires tels que la vulnérabilité des migrant·es. En Afrique du Nord, par exemple, l’OIM donne la priorité à l’assistance aux femmes, aux mineur·es, aux malades, aux victimes de la traite et aux migrant·es dans le besoin, alimentant ainsi la tendance mondiale qui considère la protection des migrant·es et des réfugié·es non pas comme une question de droits, mais comme un acte de charité. L’organisation établit et promeut de nouvelles hiérarchies de revendications légitimes en matière de mobilité et de protection internationales, et doit assumer la responsabilité de l’impact de ses activités.

Quelle(s) résistance(s) ?

Les personnes migrantes ne sont pas des objets passifs, mais s’approprient et/ou résistent à des formes de gestion et de discours suggérant un manque d’alternatives. Comme le succès des projets de l’OIM dépend largement de la participation volontaire des migrant·es, leur mise en œuvre reste un processus de négociation particulièrement fragile. Ainsi, alors que les activités de gestion des migrations de l’OIM sont fondées sur la croyance en une migration contrôlable, leur mise en œuvre pratique reste soumise à des luttes imprévisibles.

Par exemple, les migrant·es mettent en commun et partagent leurs connaissances sur les catégories humanitaires qui les rendent éligibles à la participation au programme d’assistance au « retour volontaire », et tentent de répondre à leurs critères afin de bénéficier des services de l’OIM. D’autres refusent de participer au programme, car il ne leur donne pas les droits qu’ils et elles réclament. Lorsque les financements ont été réduits en 2012 et que le programme de « retour volontaire » au Maroc a été mis en pause, des migrant·es se sont rassemblé·es devant le bureau de l’OIM à Rabat pour demander son maintien. En Tunisie, à peu près au même moment, les migrant·es ont protesté contre le manque d’alternatives au programme et ont publiquement remis en question sa nature « volontaire ». Le contexte nord-africain montre donc que les projets de l’OIM sont soumis à la fois à une appropriation par les personnes migrantes, et à une résistance ouverte de leur part.

Statistiques sur la migration

L’OIM est l’un des principaux producteurs de statistiques sur les migrations. Les universitaires, les journalistes, les décideurs·es et les activistes concerné·es par la migration ont régulièrement recours aux données de l’OIM comme source, et contribuent parfois à ses programmes de recherche et d’élaboration de politiques. Les statistiques migratoires, en particulier, sont considérées comme ayant une autorité scientifique. Cependant, ces données ne sont ni objectives ni neutres, mais le résultat de pratiques contestées de manipulation de données, de décisions concernant les catégories, les indicateurs et les unités de mesure. Les statistiques ne représentent pas une réalité préexistante, mais la construisent et la solidifient. En ce sens, les statistiques migratoires de l’OIM contribuent également à l’existence de la « migration » en tant que telle, en rendant le phénomène visible et quantifiable. La contestation de la production de statistiques migratoires est illustrée par le projet Missing Migrants mené par l’organisation, qui compte les décès de personnes migrantes, répondant ainsi à une demande militante de longue date de rendre visible la perte de vies, mais qui, en parallèle, dépolitise ces chiffres et les met au service d’une gestion humanitaire des migrations (voir Heller & Pécoud, 2019).

Forum social mondial de 2013 à Tunis : Des activistes attirent l’attention sur les migrant·es mort·es noyé·es en Méditerranée. Photo: Inken Bartels

Références et lectures complémentaires

Andrijasevic, Rutvica, and William Walters. 2010. “The International Organization for Migration and the International Government of Borders.” Environment and Planning D: Society and Space 28 (6): 977–999.

Bartels, Inken. 2018. Geld gegen Migration der Nothilfe-Treuhandfonds für Afrika. EPaper. Berlin: Heinrich-Böll-Stiftung.

Bartels, Inken. 2021. The International Organization for Migration in North Africa: Making International Migration Management. Routledge. 

Geiger, Martin, et Antoine Pécoud. 2014. “International Organisations and the Politics of Migration.” Journal of Ethnic and Migration Studies 40 (6): 865–887.

Georgi, Fabian. 2019. Managing Migration? Eine kritische Geschichte der Internationalen Organisation für Migration (IOM). Berlin: Bertz + Fischer.

Heller, Charles, et Antoine Pécoud. 2020. “Counting Migrants’ Deaths at the Border: From Civil Society Counterstatistics to (Inter)Governmental Recuperation.” American Behavioral Scientist 64 (4): 480–500. 

Kipp, David, et Koch, Anne. 2018. Auf der Suche nach externen Lösungen. Instrumente, Akteure und Strategien der migrationspolitischen Kooperation Europas mit afrikanischen Staaten. In: Migrationsprofiteure? Autoritäre Staaten in Afrika und das europäische Migrationsmanagement, Anne Koch, Annette Weber and Isabelle Werenfels (Hg.), 8-22. SWP Studie 3. Berlin: Deutsches Institut für Internationale Politik und Sicherheit.

Korneev, Oleg. 2014. “Exchanging Knowledge, Enhancing Capacities, Developing Mechanisms: IOM’s Role in the Implementation of the EU–Russia Readmission Agreement.” Journal of Ethnic and Migration Studies 40 (6): 888–904.

Pécoud, Antoine. 2018. “What Do We Know about the International Organization for Migration?” Journal of Ethnic and Migration Studies 44 (10): 1621–1638.

 

Sur la photo de couverture on peut voir le “Centre de transit de l’OIM” à Agadez, au Niger. Photo : Christian Jakob

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