République démocratique du Congo

L’éternel point chaud au cœur de l’Afrique

de Simone Schlindwein

Ne serait-ce que par sa taille, la République démocratique du Congo (RDC) est difficilement gouvernable. Ce pays énorme au cœur du continent africain fait approximativement la taille de l’Europe de l’ouest, et comprend 10.500 kilomètres de frontières extérieures, qui semblent presque incontrôlables. Au cœur du pays prolifère une jungle impénétrable, traversée par seulement quelques routes. 

Ces circonstances limitent extrêmement les capacités de l’exécutif, situé dans la capitale, à Kinshasa. S’ajoutent une protection et un contrôle des frontières quasi inexistants, qui permettent aux pays voisins d’exercer une influence au-delà de ces frontières poreuses. Pour beaucoup de Congolais.es, il est plus facile de rejoindre la capitale d’un État voisin que d’aller à Kinshasa. 

Ainsi, dans une grande partie du pays, il y a depuis 25 ans non seulement des conflits locaux, pareils à une guerre civile, mais aussi régulièrement des guerres transfrontalières auxquelles participent notamment des groupes de rebelles des États voisins. Désormais les enquêteur.trices des Nations Unies (NU) considèrent qu’au niveau national il y aurait environ 120 à 150 milices, contrôlant une majeure partie des régions riches en ressources le long de la frontière. Les conflits locaux ont régulièrement engendré des mouvements de réfugié.es dans les 20 dernières années.

Beaucoup de Congolais.es ont fui le régime autoritaire sous l’ancien président Joseph Kabila. L’ancien gouvernement avait intentionnellement repoussé de deux ans les élections prévues décembre 2016 parce que Kabila, selon la Constitution, ne pouvait pas se présenter pour un troisième mandat. En août 2018 il a enfin nommé un membre fidèle de son parti, Emmanuel Shadary, comme son successeur. Kabila a finalement organisé des élections prévues pour fin décembre 2018 lesquelles ont été repoussées d’une semaine supplémentaire à cause de difficultés logistiques. Le vainqueur des élections a finalement été Felix Tschisekedi, fils de l’ancien dirigeant de l’opposition, désormais décédé, Etienne Tschisekedi, ex-fondateur du principal parti d’opposition « Union pour la démocratie et le progrès social » (UDPS). Cette victoire a suscité l’espoir chez les Congolais.es en exil qui espéraient pouvoir rentrer au pays. Rétrospectivement, il est apparu que la majorité des représentants au parlement, comme au sénat et finalement au cabinet, soutenaient en fait la coalition de forces de l’ancien président Kabila. Leur influence est toujours décisive. En outre, les institutions de l’État comme l’armée et les services de renseignement continuent à être contrôlées par son système de patronage. Pour l’instant, on ne peut pas prévoir quelle indépendance de contrôle le président sortant et les anciens opposants pourront réellement établir sur ces institutions. Les réfugié.es congolais.es restent sceptiques quant à l’évolution de la situation dans le pays.

Un foyer de réfugié.es au cœur de l’Afrique

Presque aucun autre pays d’Afrique n’a déclenché aussi régulièrement de telles de mouvemens de réfugié.es pendant les 20 dernières années que la RDC. D’après les informations de septembre 2019, 870.000 Congolais.es ont été enregistré.es comme réfugié.es par le Haut-Commissariat du Nations Unies pour les Réfugiés (HCNUR). Selon les pronostics du HCNUR, ce nombre devrait augmenter à plus d’un million d’ici la fin de l’année 2019. 

La plupart des réfugié.es vivent dans les États voisins : 44% (environ 384.000) en Ouganda, les autres partagés entre la Tanzanie, le Burundi, le Rwanda, l’Angola, le Soudan du Sud et même des pays plus lointains comme l’Afrique du Sud ou la Namibie. 

À l’intérieur du pays, des conflits locaux et souvent ethniques causent régulièrement un grand nombre des déplacé.es internes (IDPs) avec des campagnes de pillage systématique. Selon le bureau de coordination des affaires humanitaires des Nations Unies (OCHA), il y avait 360.000 déplacé.es internes dans tout le pays en septembre 2019. Les plus grands mouvements de déplacement ont lieu dans l’est du pays, région très affectée par la guerre. De plus, on enregistre depuis 2017 de plus en plus de déplacements de populations dans la région centrale, particulièrement dans la province du Kasai. Environ 1,4 millions de personnes étaient temporairement déplacées et environ 35.000 ont pu se sauver au-delà la frontière en Angola. Les services d’immigration du Congo (DGM) ont enregistré en septembre 2019 chez les gardes-frontières environ 14.000 réfugié.es qui ont indiqué vouloir retourner volontairement au Congo.

Au-delà de causer régulièrement des mouvements de réfugié.es et de constituer un pays d’origine des réfugié.es, la RDC est également un pays d’accueil pour les réfugié.es. Elle accueille des réfugié.es des États voisins, surtout des pays en conflit comme la République centrafricaine (173.000 en septembre 2019), le Soudan du Sud (103.000 en septembre 2019) ou encore le Burundi (45.000 en septembre 2019) et le Rwanda. Le nombre des réfugié.es rwandais.es est contesté, car une grande partie de la population des Hutus rwandais est administrée par la milice hutu FDLR (Forces Démocratiques de Libération de Rwanda) et la milice refuse l’enregistrement biométrique de ses membres. Pour cette raison, les chiffres doivent être considérés avec réserve. La milice hutu a récemment donné le chiffre d’un demi-million de réfugié.es rwandais.es sous sa protection, dont la plupart sont des femmes et enfants de combattants.

Le nombre des Congolais.es arrivant en Europe était relativement faible comparé à la situation migratoire générale, mais il augmente constamment. Selon l’UE, on comptait 95 demandes initiales d’asile de Congolais.es en août 2019. Au total, 1.200 cas attendent toujours de faire l’objet d’une décision dans l’UE. Le taux de reconnaissance est de 19%. L’Office fédéral allemand des migrations et des réfugiés (BAMF) avait, fin septembre 2019, exactement 180 demandes d’asile en cours de traitement et 200 avaient déjà fait l’objet d’une décision. Mais les résident.es congolais.es de la République fédérale craignent que leur taux de reconnaissance en Allemagne et dans l’UE baisse à cause du changement de gouvernement en RDC au début de l’année 2019. Beaucoup craignent notamment le rejet de leur demande d’asile avec l’argument que l’opposition serait désormais au pouvoir et que la persécution politique par le régime autoritaire aurait diminué. Des expulsions vers le Congo sont aussi à craindre. 

Un pays riche dépendant d’investisseurs 

Il s’installe dans la RDC depuis plusieurs décennies une sorte d’épuisement des investisseurs, et donateurs. La crise est tellement longue et profonde qu’il s’agit d’une situation urgence quasi permanente – bien que le pays soit doté en ressources et théoriquement riche. L’énergie hydraulique du grand fleuve Congo pourrait à elle seule alimenter tout le continent. 

Selon les sources du HCNUR, le financement des besoins du Congo et des réfugié.es du Congo en 2019 n’est couvert qu’à hauteur de 17%. Seulement 127 millions des 720 millions dollars américaines nécessaires sont disponibles. 

Les NU maintiennent en RDC depuis 1999 la plus importante et la plus ancienne mission de stabilisation (MONUSCO, appelée MONUC avant 2010) de leur histoire. Avec un budget annuel de plus de 1,1 milliard de dollars américains, c’est aussi la mission des NU la plus chère au monde, même si, après de fortes réductions budgétaires, elle a vu son effectif réduit de 22.000 casques bleus à environ 16.000 soldats des Nations Unies.

Dans sa coopération au développement avec la RDS, le gouvernement allemand se concentre principalement sur l’aide humanitaire d’urgence, dans les domaines de l’approvisionnement en eau et de la création d’emplois pour les femmes. L’Allemagne s’engage également contre l’exploitation sexuelle, pour des programmes de formation, de protection de la nature, de réduction de la pauvreté, de résolution et de prévention des conflits. À cause d’organes de sécurité nationale vieillissants, dont les troupes commettent régulièrement des crimes contre les droits humains, l’UE a financé la part du lion de la réforme du secteur de la sécurité de la police et de l’armée. 

L’agence de coopération internationale allemande pour le développement (GIZ) a également mis en œuvre une partie de son programme de réforme de la police en Afrique en RDC et a formé de nombreux policiers congolais. L’Allemagne a financé, entre autres, la construction d’armureries sécurisées pour les stocks de la police et de l’armée. Fin 2016, la République fédérale a provisoirement cessé sa coopération avec le gouvernement congolais sous Kabila, après que les élections ont été repoussées. La décision concernant la reprise de la coopération de développement est toujours en attente à Berlin.

Un des passeports les plus chers au monde

Les 10.500 kilomètres de frontières de la RDC sont rarement fixés. Les nombreux postes de garde-frontières nationaux ont été alimentés ces dernières années seulement en électricité, rendant ainsi possible l’usage d’ordinateurs, de lecteurs électroniques pour les passeports et de scanneurs d’empreintes digitales. Jusqu’à présent, seuls les points de passage de douane les plus fréquentés sont équipés de ce dispositif. La direction générale de la migration (DGM) a également été mieux équipée et formée au cours des dernières années. Elle était jusqu’à présent considérée comme l’une des institutions de l’appareil de sécurité les plus corrompues et elle est officiellement sous l’autorité des services de renseignement. 

Le dernier recensement en RDC datant d’il y a plus de 25 ans, toutes les informations relatives aux chiffres de la population ne sont que des estimations. Actuellement, la population s’élèverait à environ 86 millions d’habitant.es. Très peu des personnes possèdent une carte d’identité, encore moins un passeport. Jusqu’à présent, les cartes d’électeurs ayant été distribuées à tous les électeurs.trices lors des premières élections démocratiques en 2006 sont valables comme pièces d’identité. Selon des estimations, environ 33 millions de Congolais.es ne sont ainsi pas enregistrés, à commencer par les moins de 18 ans, qui représentent environ 20% de la population. De plus, il y eu 5.3 millions de duplicatas de personnes enregistrées plusieurs fois dans les bases de données nouvellement introduites.

En septembre 2019 le président Tschisekedi a annoncé que la direction générale de la migration allait commencer en 2020 à remettre des cartes d’identité biométriques à la population congolaise. « Ma vision est de digitaliser la RDC et d’utiliser cette digitalisation comme levier pour d’intégration, de bonne gouvernance, de croissance économique et de progrès social », a dit Tschisekedi en marge d’un événement de lancement du processus de biométrisation. Jusque-là, il n’a rien dit sur les modalités de financement du processus. Il se dit que les nouvelles cartes d’identité seront financées par des partenariats public-privé. 

Le scandale autour de l’introduction des passeports biométriques en 2017 a montré que la délivrance de pièces d’identité en RDC peut constituer un marché profitable pour les investisseurs étrangers. Le coût d’acquisition d’un passeport pour les Congolais.es avait alors été estimé à 185 dollars américains, un des passeports les plus chers au monde. Mais selon une enquête de l’agence de presse Reuters, seulement 65 dollars allaient dans les caisses du Trésor public, tandis que les 120 dollars restants revenaient à l’entreprise belge Semlex, qui produisait les passeports, ainsi qu’à une entreprise partenaire aux Émirats arabes unis dont le directeur serait prétendument un parent de Kabila. 

 

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