Ouganda

De pays modèle à plaque tournante des migrations 

de Simone Schlindwein

L’Ouganda a fait longtemps figure de pays modèle en Afrique et dans le monde entier pour sa politique libérale vis-à-vis des réfugié.es. C’est ce qu’a souligné Filippo Grandi, le Haut-Commissaire des Nations unies pour les réfugiés (HCR), lors d’une conférence de presse tenue en 2018 à Kampala, capitale de l’Ouganda. Des reproches se sont pourtant faits entendre peu de temps après à l’encontre du gouvernement ougandais, accusé d’avoir détourné des fonds venus de l’aide internationale et destinés aux réfugié.es – un scandale.

Destination Ouganda : les mouvements migratoires

Ce petit pays d’à peine 42 millions d’habitant.es est considéré comme un îlot de stabilité au cœur de d’une région centrafricaine secouée par les crises. Dans la République démocratique du Congo (RDC) voisine, la guerre règne depuis plus de 20 ans. Au Soudan du Sud (situé au nord de l’Ouganda), un violent conflit a éclaté fin 2013 et, après un traité de paix avorté, a repris en juillet 2016. Dans l’Etat proche du Burundi, le gouvernement en place terrorise sa population. Des personnes fuient vers l’Ouganda même depuis des pays très éloignés comme l’Erythrée, l’Ethiopie ou la Somalie, car elles savent qu’elles pourront s’installer là-bas durablement.

Ceux et celles qui fuient depuis les Etats voisins reçoivent du gouvernement ougandais une sorte de statut direct de réfugié.e, sans un examen individuel de leur cas qui inclurait normalement de longues démarches et obligations légales. Les réfugié.es reçoivent aussi un terrain pour y construire une maison et cultiver la terre, ainsi qu’un permis de travail les autorisant à ouvrir un magasin, un atelier ou un restaurant. Ceux et celles qui fuient depuis des pays plus lointains, comme l’Erythrée, doivent déposer une demande d’asile, qui leur est généralement accordée. Plus d’un million de réfugié.es ont récemment été accueilli.es par l’Ouganda et c’est dans le pays que sont situés les plus grands camps de réfugié.es du continent africain.

Le Parlement ougandais a adopté en 2006 une loi relative aux réfugié.es qui respecte tous les standards internationaux. Elle est entrée en vigueur en 2008 et a été modifiée en 2012. Sur le plan institutionnel, cette politique très progressiste est mise en œuvre au sein du bureau du Premier Ministre par un ministère d’Etat spécifique (le State Ministry for Refugee Affairs). Sa commission travaille en étroite collaboration avec les agences des Nations unies et les ONG internationales – le budget national ne suffisant pas à répondre aux besoins posés par l’accueil des réfugié.es.

Politique libérale en faveur des réfugié.es : une approche pragmatique

Cette politique libérale vis-à-vis les réfugié.es a une longue histoire en Ouganda. Pendant les années 1970 et 1980, lorsque les dictateurs Idi Amin et Milton Oboté dirigeaient le pays d’une main de fer, beaucoup d’Ougandais.es avaient eux-mêmes et elles-mêmes trouvé refuge dans les pays voisins. L’actuel président ougandais, Yoweri Museveni, a fondé, lors de son exil dans un camp de réfugié.es, un mouvement de guérilla qui a finalement reconquis le pays et qui est encore aujourd’hui à la tête du gouvernement.

La politique d’accueil de l’Etat constitue aussi une dimension essentielle de la stratégie du président Museveni pour devenir une grande puissance régionale. A l’heure actuelle, l’Ouganda héberge les mouvements d’opposition du Burundi, de la RDC, du Soudan du Sud, du Rwanda et même de Somalie et d’Ethiopie. On trouve aussi sur le territoire ougandais d’anciens rebelles armés qui viennent en Ouganda se remettre des défaites subies dans leurs pays d’origine. C’est le cas par exemple des rebelles tutsis congolais du M23 (Mouvement du 23 mars), qui, en novembre 2013, après leur défaite contre l’armée congolaise et les casques bleus de l’ONU, se sont repliés avec armes et bagages au-delà de la frontière. Jusqu’ici, Museveni a entretenu ces soldats et les as gardés comme monnaie d’échange ; ils constituent un atout de poids dans le jeu de poker régional.

L’économie de l’Ouganda bénéficie aussi de cette politique d’accueil. Ce sont souvent les personnes les plus riches qui fuient en premier des pays en crise et qui, une fois en Ouganda, mettent en sécurité leurs biens et avoirs. Viennent ensuite les entrepreneur.es – donc la classe moyenne – et les petits artisans et commerçant.es. Certain.es arrivent avec leur moulin à grain, leur scie sauteuse ou leur machine à coudre. Les réfugié.es sont autorisés à avoir une activité génératrice de revenus en Ouganda : ils ouvrent ainsi des boutiques ou des restaurants, font du commerce avec des proches resté.es dans le pays d’origine, payent des impôts et embauchent des Ougandais.es.

Le Programme alimentaire mondial (PAM) des Nations unies achète des denrées alimentaires de première nécessité pour les réfugié.es auprès des paysans locaux, à un bon prix. Les réfugié.es reçoivent des rations alimentaires jusqu’à ce que le champ qui leur a été attribué produise des récoltes et qu’ils et elles puissent ainsi être indépendant.es. Une étude du PAM publiée en octobre 2016 montre que chaque terrain agricole alloué à une famille de réfugié.es génère l’équivalent de 200 euros de chiffre d’affaires par an et participe ainsi au produit intérieur brut du pays.

L’objectif de cette initiative ougandaise est que les réfugié.es puissent être autonomes à travers la culture de leur terrain agricole au bout de cinq ans. La fourniture initiale de matériaux de construction, d’ustensiles de cuisine, de vêtements et de nourriture, ainsi que l’entretien des camps de réfugié.es, sont financés par des bailleurs internationaux comme le HCR ou le PAM. Mais, avec les différentes crises qui éclatent dans le monde, ces organisations font aujourd’hui face à des difficultés financières, ce qui peut avoir de lourdes conséquences dans la région. 

C’est ce que Grandi, Haut-Commissaire aux réfugié.es, a constaté lorsqu’il a visité les camps d’accueil situés à la frontière avec le Soudan du Sud en 2018. Beaucoup de réfugié.es ne recevaient plus d’ustensiles de cuisine ou de vêtements, et les rations alimentaires avaient été réduites de moitié. Selon Grandi, moins du quart de l’argent nécessaire avait été crédité par les bailleurs. Expliquant notamment cette situation par la crise humanitaire en Syrie, qui faisait la une des journaux, Grandi a déclaré : « si l’attention est attirée sur les situations critiques de réfugié.es partout dans le monde, celle-ci [en Ouganda] devrait recevoir exactement autant de soutien. » 

Un pays d’origine sûr : la coopération avec l’UE et d’autres partenaires

En juin 2017, le président Yoweri Museveni a invité des leaders mondiaux à un « sommet mondial de la solidarité » en Ouganda, d’abord dans les camps complètement surpeuplés de la frontière nord avec le Soudan du Sud, puis dans un complexe de luxe au bord du lac Victoria. Selon la déclaration du ministre ougandais en charge des réfugié.es à cette occasion, deux milliards de dollars par an sur quatre ans étaient nécessaires pour répondre aux besoins des réfugié.es. Pour réunir cette somme, le gouvernement ougandais avait fait coïncider ce sommet mondial de la solidarité à Kampala (en juin 2017) avec la « journée mondiale des réfugié.es ».

« Ce n’est qu’avec de la communauté internationale que nous pourrons continuer à faire face à ces défis et à maîtriser la situation, comme nous l’avons fait dans le passé », a plaidé Museveni dans son discours d’ouverture.

L’Italie a octroyé 5 millions de dollars, la Chine 500.000 dollars, l’Irlande 2,3 millions, les Emirats Arabes Unis 5 millions, la Grande-Bretagne 5 millions, la Suède 5,7 millions ; même le Kenya a promis 200.000 dollars et la Somalie, en guerre civile, 100.000 dollars. Des entreprises privées se sont aussi montrées généreuses, comme le géant africain des télécommunications MTN, qui a donné 250.000 dollars. L’UE a alloué 85 millions d’euros et les différents pays européens ont donné 125 millions supplémentaires. Au total, 352,6 millions de dollars ont finalement été récoltés. 

Pour l’UE, l’Ouganda n’est pas un partenaire réellement stratégique en matière de politique migratoire. La raison en est simple : le pays est trop loin pour en partir à pied, en tant que migrant.e, et atteindre la Méditerranée. L’Ouganda a certes signé l’accord de l’UE sur le processus de Khartoum, mais il n’y joue qu’un rôle secondaire. Concernant l’Ouganda, les mesures suivantes ont été examinées et discutées : l’amélioration des méthodes pour identifier les personnes dans le besoin et celle des méthodes pour surveiller les frontières. Mais aucune de ces mesures n’a été mise en place. Cela s’explique probablement par le fait que l’Ouganda n’est, à ce jour, ni un pays d’origine ni un pays de transit pour les migrant.es arrivant en Europe. En 2015, 850 Ougandais.es ont déposé une demande d’asile dans un Etat de l’UE et 350 demandes ont été acceptées. La plupart étaient des personnes homosexuelles ayant fait l’objet de persécutions en Ouganda. Pour l’UE, cependant, l’Ouganda est généralement considéré comme un pays d’origine sûr.

Dans le cadre de l’accord de La Valette signé en novembre 2015, l’Ouganda bénéficie du Fond Fiduciaire de l’UE. Le but des projets menés est d’améliorer les conditions de vie des réfugié.es et des communautés d’accueil. L’UE a investi environ 5 millions d’euros, avec un complément de l’OIM (Organisation internationale pour les migrations), pour des projets dans les bidonvilles de Kampala. C’est là que trouvent refuge les réfugié.es qui ne vivent pas dans les camps et ne veulent pas recevoir d’assistance, mais qui n’ont pas non plus les moyens de subvenir à leurs besoins. La pauvreté et la petite délinquance provoquent des conflits, y compris avec des Ougandais.es.

Le quartier de Kisenyi, à Kampala, situé dans la vieille ville coloniale en-dessous de la mosquée de Kadhafi, a une réputation de quartier chaud. 90% des habitant.es sont d’origine somalienne. Ici, on ne parle que le somali, on prie en direction de la Mecque, on mange des spaghettis et on achète des quantités de qat (ou khat), la drogue somalienne traditionnelle. Les attentats-suicides commis par des islamistes somaliens lors de la finale de la Coupe du Monde de football 2010, à Kampala, avaient été préparés dans ces bidonvilles. « Formation à la paix civile, prévention et résolution des conflits » : c’est sous cette appellation que le Fond Fiduciaire de l’UE met en place, dans ces bidonvilles, des mesures de soutien aux centres médicaux, aux écoles et à la formation.

L’UE a investi 10 millions d’euros supplémentaires dans les régions situées le long de la frontière avec le Soudan du Sud. C’est là que vivent la plupart des Sud-Soudanais.es qui ont fui leur pays en 2013 et qui vivent dans des camps d’accueil. Ils sont 300.000 rien qu’à Bidi Bidi, la plus grande colonie de réfugié.es. Le gouvernement ougandais s’est efforcé, au début de la crise, de transférer les réfugié.es vers les grands centres situés au centre du pays, parce que l’Etat ne possède pas de terres dans les districts d’Adjumani et à Kyriandongo qu’il aurait pu mettre à disposition des réfugié.es. Les communautés locales sont propriétaires des terres dans ces régions. La plupart des Sud-Soudanais.es, gardant l’espoir de retourner rapidement dans leur pays, ont refusé de s’éloigner de la frontière. Néanmoins, le nombre élevé de réfugié.es dans les zones frontalières est source de tensions, la population locale se sentant supplantée. Les deux circonscriptions susmentionnées ont une population d’environ 200.000 habitant.es mais possèdent peu d’écoles, de centres médicaux, d’infrastructures hydrauliques et électriques. Depuis 2016, l’UE a investi 20 millions d’euros à travers un programme de développement régional (SPRS-NU) dans l’économie locale, la santé et l’instruction, ainsi que dans des infrastructures classiques comme les routes et les ponts.

L’Ouganda, un facteur important de stabilité ?

Jusqu’à récemment, l’Ouganda était considéré comme le pays garant de la stabilité régionale. Le président Museveni, désormais âgé de 74 ans, est au pouvoir depuis 1986 ; depuis cette date, le pays est demeuré largement pacifié. Longtemps, Musevini a été, parmi tous les chefs d’Etat africains, l’enfant chéri de l’Occident. Cela s’expliquait notamment par la large participation des militaires ougandais (6.000 soldats) à la Mission de l’Union Africaine en Somalie (AMISOM), financée par l’UE. Depuis début 2007, l’UE a dépensé plus d’un milliard d’euros pour financer les soldes des militaires et policier.es, l’équipement et la nourriture. Mais, du fait de la mise en place de nouvelles missions militaires au Mali, au Nigeria et en République Centrafricaine, l’UE a réduit sa participation à l’AMISOM de 20% au début de l’année 2016.

Entre-temps, l’ancien pays stabilisateur de la région est cependant devenu turbulent. Alors que les 3/4 des Ougandais.es sont âgé.es de moins de trente ans et n’ont jamais connu de leur vie un autre président que Museveni, ils supportent de moins en moins la corruption et l’autoritarisme croissants du régime. Le plus jeune député, rock star ougandaise connu sous son nom d’artiste, Bobi Wine, a appelé en 2007 à créer le mouvement « People Power » dont le but est de renverser Museveni. Début 2019, Wine a annoncé son intention de se présenter en tant que candidat indépendant à l’élection présidentielle de 2021. Depuis, il a vu tous ses concerts interdits par la police ougandaise. Des émeutes pourraient survenir dans le pays pendant la campagne électorale pour la présidentielle et la question de la succession de Museveni promet d’attiser de nouveaux conflits. Des rumeurs persistantes pronostiquent que le fils aîné de Museveni, ancien chef des forces spéciales désormais conseiller à la sécurité, pourrait être désigné par sa famille comme son successeur. 

Jusqu’à récemment, Museveni était considéré comme le dirigeant est-africain le plus actif pour l’intégration régionale – à travers la Communauté d’Afrique de l’Est (EAC, en anglais) – mais aussi pour l’unification de l’ensemble du continent africain, dans le cadre de l’Union africaine (UA). Il est cependant concurrencé dans ce rôle depuis 2018 par son « fils spirituel », Paul Kagamé, le président rwandais qui est désormais à la tête l’UA. Entre les deux pays frères surviennent, depuis 2018, de plus en plus de conflits. Début 2019, l’autorité rwandaise en charge de l’immigration, avec des motivations cousues de fil blanc, a décidé de fermer la frontière avec l’Ouganda. Depuis lors, plus aucun camion ne peut franchir la frontière – seuls les véhicules individuels sont autorisés à passer. Le gouvernement rwandais a déconseillé à ses ressortissant.es de se rendre en Ouganda, tandis que les autorités ougandaises ont procédé à des arrestations de plus en plus nombreuses de réfugié.es rwandais.es en les accusant d’espionnage. Ce contentieux entre deux Etats autrefois intimement liés met à mal le processus d’intégration de l’EAC et, par là, présente une menace toute la stabilité régionale. 

Un scandale de corruption lié à l’aide aux réfugié.es 

Il a été révélé en 2018 que des fonctionnaires ougandais.es avaient détourné une grande partie de l’aide financière internationale destinée aux réfugié.es. Début 2018, le journal allemand TAZ avait déjà fait état d’accusations de corruption au sein du ministère ougandais des réfugié.es. Le Haut-Commissaire Grandi s’est rendu sur place et a menacé l’Etat ougandais de sanctions si les accusations s’avéraient exactes. Elles le sont, et la corruption est érigée en véritable système.

Les chiffres officiels relatifs aux réfugié.es se sont avérés faux. En 2017, le chiffre donné était de 1.4 millions de réfugié.es vivant en Ouganda – plus que dans n’importe quel autre pays africain. Le gouvernement a relayé ce chiffre pour faire appel à la solidarité internationale et récolter des financements. Une démarche qui a plutôt bien porté ses fruits : les dépenses du HCR pour l’Ouganda ont atteint 200 millions de dollars en 2017 – l’UE, l’Allemagne, la Grande-Bretagne et les États-Unis étant les principaux contributeurs. Les financements restaient cependant insuffisants, le nombre de réfugié.es ayant plus que doublé en l’espace de 2 ans (en 2015, 513,000 réfugié.es étaient recensé.es). Mais des vérifications biométriques menées en 2018 ont prouvé que plus de 300.000 réfugié.es enregistré.es dans la banque de données étaient faux et fausses : il s’agit soit de ressortissant.es ougandais.es qui ont été comptabilisé.es comme réfugié.es, soit de chiffres trafiqués. Rien que la détection de la fraude a coûté 11 millions de dollars. Il reste cependant exact que le nombre de réfugié.es en Ouganda continue d’augmenter. Les prévisions du HCR donnaient ce même chiffre de 1.4 millions de réfugié.es pour avril 2020. 

Tous les dispositifs d’aide ont donc été dimensionnés sur la base de chiffres trop élevés. Le rapport – épais de 41 pages – critique également le manque de suivi dans l’allocation des financements. En 2017, le HCR a distribué 31 millions de dollars à des partenaires, c’est-à-dire des ONG locales ou internationales et des entreprises qui distribuent des ustensiles de cuisine, construisent des toilettes ou fournissent de l’eau dans les camps. Mais c’est le ministère en charge des réfugié.es qui décidait des acteurs responsables de la mise en place les différents projets, enfreignant ainsi les directives du HCR et ouvrant la voie au népotisme. Nombre des entreprises ou ONG locales qui ont passé des contrats avec le ministère ougandais en charge des réfugié.es (pour construire des camps, des routes et autres infrastructures) appartiennent aux familles et aux proches des décideurs politiques.

Une fois le scandale éclaté, le gouvernement ougandais a mis à pied de nombreux responsables de l’administration publique et le HCR a assuré que « diverses mesures correctives [avaient] été adoptées. » Ces dysfonctionnements ont été principalement imputés à « l’afflux massif » de réfugié.es dans des régions isolées « sans personnel suffisant », ainsi qu’à « la multiplication des opérations avec de nouveaux partenaires ». Mais ces dysfonctionnement n’ont pas donné lieu à de sérieuses conséquences telles qu’annoncées par Grandi.

Nouvelle plaque tournante des réseaux de passeurs : l’Ouganda devient un pays de transit

Entre l’Ouganda et la frontière sud des États-Unis, la distance est d’environ 15.000 km à vol d’oiseau. Depuis quelques temps, cet itinéraire est pourtant devenu une route populaire parmi les réfugié.es. Depuis que l’UE a pris, dans le cadre du processus de Khartoum, des mesures contre « les passeurs et les trafiquants » qui agissent sur les routes migratoires des pays d’Afrique du Nord (comme la Lybie et le Soudan), beaucoup de réseaux de passeurs se sont rabattus sur l’Ouganda. On peut s’y procurer des passeports en soudoyant des agent.es travaillant dans les services d’immigration. Le nombre élevé de réfugié.es assure à ces réseaux une « clientèle » importante.  

Depuis l’ouverture de la frontière de l’Erythrée en septembre 2018, on estime que plus de 200.000 Erythréen.nes ont fui vers le Kenya et l’Ouganda via l’Ethiopie. Les autorités locales sont submergées par l’examen des demandes d’asile et tous les créneaux d’audience sont remplis pour les deux années à venir –ce qui constitue, pour beaucoup, un délai d’attente bien trop long. Des réseaux de passeurs, dont beaucoup d’Erythréen.nes, offrent désormais leurs services. A partir de l’Ouganda, ils et elles ont ouvert de nouvelles routes ralliant par voie aérienne l’Amérique du sud puis les Etats-Unis. Des milliers d’Africain.es peuvent désormais se payer ce voyage, dont le coût va de 30.000 à 70.000 dollars. Le responsable ougandais en charge du trafic d’êtres humains, Moses Binoga, reconnaît que l’Ouganda est vraisemblablement devenu une nouvelle plaque tournante du trafic. 

Depuis quelques années, les autorités ougandaises ont-elles-mêmes pris l’initiative de recruter de jeunes Ougandais.es sans emploi et de les envoyer vers les pays de la péninsule arabique pour qu’ils et elles y occupent des postes à faible niveau de revenu. Environ 160 sociétés de recrutement de ce type ont reçu un agrément de l’Etat ougandais. Qu’il s’agisse de devenir agent.e de sécurité en Irak ou en Afghanistan, employé.e domestique en Oman ou en Arabie Saoudite, une centaine de jeunes Ougandais.es partent chaque jour pour trouver un emploi en tant que main d’œuvre bon marché et expédier ainsi de l’argent au pays. Le gouvernement ougandais a signé des accords avec la Jordanie, l’Arabie Saoudite et, plus récemment, les Emirats Arabes Unis, qui intensifient cette « externalisation du marché du travail », comme on l’appelle. Aujourd’hui, on dénombre environ 150.000 Ougandais.es, majoritairement des femmes, qui travaillent au Moyen-Orient. Ils et elles envoient chaque année environ 500 millions de dollars à leurs familles en Ouganda, un levier économique important dans un pays où le taux de chômage est très élevé. Les femmes rentrées au pays décrivent cependant des conditions d’exploitation extrême et accusent le gouvernement d’organiser un véritable trafic d’esclaves. 

Liberté de circulation en Afrique de l’Est

Dans le cadre du programme régional pour la Corne de l’Afrique de l’UE, le « Plan d’Action Régional 2015-2020 », à travers lequel l’organisation régionale AIGD (Autorité Intergouvernementale pour le Développement), l’UA et l’EAC reçoivent des aides, l’accent est mis en priorité sur la sécurité, la migration, le trafic d’armes dans la région, le changement climatique comme cause de migration et la prévention de la radicalisation des jeunes. Là aussi, l’UE augmente son soutien financier. Le président ougandais a la réputation d’être un ardent défenseur de l’intégration régionale au sein de l’EAC, qui garantit la libre circulation des personnes, des biens et des flux de travail entre ses pays membres.

Dans le droit fil de cette coopération, le Kenya, l’Ouganda et le Rwanda ont déjà conçu un visa touristique unique : leurs citoyen.nes peuvent circuler et travailler librement au sein des trois pays sans passeport ni permis de travail. Un passeport de l’EAC devrait bientôt être produit. Pour permettre la libre circulation des personnes au sein de l’EAC, l’Ouganda a considérablement amélioré ses infrastructures frontalières au cours des dernières années. La quasi-totalité des 40 postes-frontières ont été progressivement équipés de scanneurs d’empreintes digitales et de lecteurs de passeports biométriques. Depuis quelques années, on constate le développement d’un genre d’espace Schengen en Afrique de l’Est, très proche du modèle européen.

Pour l’Ouganda les frontières demeurent cependant sources de conflits. La majorité des frontières ne sont ni balisées, ni surveillées, ni même vraiment fixées – et donc contestées. Dans la région frontalière avec la RDC qui borde le lac Edward, dans l’ouest du pays, comme le long de la frontière avec la région kényane du Turkana, dans le nord-est, d’énormes gisements de pétrole ont été découverts. Par conséquent, les pays impliqués se disputent désormais âprement chaque mètre carré de terre. Dans le sud de l’Ouganda, le long des rives du lac Victoria, des conflits larvés existent avec le Kenya et la Tanzanie autour de la diminution des ressources halieutiques.

L’utilisation de l’aide au développement pour contrôler les frontières 

Pour assurer le contrôle des frontières lointaines dans les régions montagneuses difficilement accessibles ou dans les régions de savane désertique, l’autorité ougandaise en charge des frontières manque de véhicules. Le Japon a offert en 2016 à l’Etat ougandais des véhicules tout terrain ainsi que du matériel de police scientifique.

La volonté de renforcer le contrôle des migrations faisait suite aux attentats à la bombe survenus en 2010 et dont les auteurs identifiés étaient des immigrés somaliens. L’Organisation de l’aviation civile internationale (OACI) avait fixé à 2015 la date limite de l’adoption du passeport biométrique au niveau mondial. Peu avant l’expiration de ce délai, en 2015, les autorités ougandaises en charge de l’immigration ont commencé à délivrer des passeports biométriques. Sur la puce de ces derniers sont stockés une photo d’identité, un scan des yeux ainsi que les empreintes digitales. Les bases de données sont connectées à celles d’Interpol.

Depuis juillet 2016, les visiteur.euses étrangèr.es doivent faire une demande de visa par voie électronique ; tous.tes font l’objet d’une vérification des services secrets. La liaison entre visa électronique et banques de données biométriques n’est toutefois pas encore assurée. Dans ce domaine, le gouvernement manque de matériel informatique pour stocker toutes les informations recueillies. Il y a deux ans encore, les services de l’immigration à Kampala ne disposaient d’aucun ordinateur et la totalité des demandes étaient empilées jusqu’au plafond dans des dossiers colorés. Ce n’est que très récemment qu’ont été acquis les équipements nécessaires à la numérisation de ces dossiers.

Au cours de ce processus, les équipes des services de l’immigration, sous la tutelle sein du ministère de la Sécurité Intérieure, ont été plusieurs fois remaniées ainsi que constamment militarisés. L’ancien général des armées Aronda Nyakairima, devenu ministre de l’Intérieur en 2013, a couplé les services secrets militaires (CMI) aux services de l’immigration. Après les élections de 2016, l’ancien ministre de la Défense, le général Hadj Aboubakeur Jeje Odongo, lui a succédé.

En 2005 déjà, le gouvernement ougandais avait décidé de la délivrance d’une carte d’identité à tous les citoyen.es pour protéger le processus électoral contre les risques de fraude. Mais l’attribution des contrats relatifs à cet important marché (d’environ 64 millions d’euros) a causé des scandales répétés. Le président Museveni a finalement chargé la firme allemande Mühlbauer Technologies de ce marché. C’est l’ancien ambassadeur allemand, Reinhard Buchholz, qui est à l’origine de cette décision : proche de Museveni, il lui a présenté le fondateur de l’entreprise, Josef Mühlbauer, lors d’une réunion nocturne en 2010. Peu après, le président, s’affranchissant de toutes les procédures prévues par la loi en matière d’appels d’offres, a chargé Mühlbauer de la délivrance de 15.000 cartes d’identité. Après deux années et de multiples scandales, l’entreprise bavaroise avait dépensé tout l’argent mai n’avait imprimé que 400 cartes plastifiées. En 2018, l’entreprise munichoise Veridos SARL, une filiale de l’ Imprimerie Fédérale, a signé un partenariat sur 15 ans avec la société d’imprimerie ougandaise UPPC, pour imprimer dans le futur les documents officiels de l’Etat ougandais, dont les billets de banque et les passeports.

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